La Dame des Tourailles

Vieille, en son vieux logis, la dame des Tourailles

Par une nuit d'avril, sent frémir ses entrailles.

Elle est veuve. De qui? d’un héros aguerri.

Sans doute, mais surtout bon père et bon mari,

Qui, plus jaloux encore d'aimer que de combattre,

Fit souche de garçons.

 
Ils en eurent vingt-quatre.

 

Ayant mis les petits au sentier de l'honneur

Et son devoir rempli, le mâle et doux seigneur

Se coucha dans la tombe et dormit sous la lame.

La mère est toujours droite et verte, mais la dame

Sent approcher la Mort et voudrait embrasser

Ses vingt-quatre garçons avant de trépasser.

 
Où sont-ils ? Dieu le sait et leurs saints les conservent.

Le Roi doit le savoir aussi puisqu'ils le servent

La Dame au Roi de France écrivit sans façons :

- Sire, renvoyez-moi mes vingt-quatre garçons.

 
Qui régnait en ce temps? La légende l'ignore,

Le nom du Roi n'était peut-être pas sonore,

Les plus exacts souvent font le moins parler d'eux;

Je n'en sais rien non plus, mais nous savons tout deux,

Le chroniqueur et moi, qu'à la Saint-Jean suivante

Les chiens par les chemins aboyaient d'épouvante

En voyant chevaucher à travers les halliers

Et reluire au soleil vingt-quatre cavaliers

Qui, tout en cliquetant dans leurs cottes de mailles,

Galopaient, galopaient vers le pont des Tourailles

Ceux-ci montaient d'aval, ceux-là tombaient d'amont,

Les uns quittaient la plaine et les autres le mont,

Mais, sans qu'un seul eût pris le pas, le trot ou l'amble;

Au galop les vingt-quatre arrivèrent ensemble

Sur le pont.

 
La légende admet comme certain

Qu'il devait être alors six heures du matin.

 
Les chevaux s'ébrouaient, secouant leurs crinières

Et les frères de loin reconnaissaient leurs frères
 
Jean! Olivier! Raoul! Guy! Nicolas! Robert!

Jacques! Foulques! Renaud! Marc! Enguerrand! Gilbert!

Roger! Geoffroy! Roland! Richard! Thomas! Jérôme!

Philippe! Siméon! Hugues! Bertrand! Guillaume!

 
Et Benjamin ? où donc est Benjamin ?

 
Présent.

 
Le puîné des vingt-quatre était le moins pesant,

Mais le plus élégant; il avait l'air d'un prince.

Ses frères le trouvaient gentil, mais un peu mince,

Il n'avait que six pieds, le petit Benjamin!

Et ses ainés, l'ayant tous mené par la main,

Le regardaient un peu comme une demoiselle.

 
-Ça,-dit te frère ainé se tournant sur sa selle,

Nous sommes au complet; nous nous embrasserons

Tantôt et puis après nous nous reposerons

Comme gens à cheval depuis la Pentecôte.

En attendant, montons tout doucement la côte;

Si la mère dormait!... ne la réveillons pas.

 
Les vingt-quatre chevaux montent au petit pas.

De leurs sabots muets ils pétrissent la roche.

Ils vont, mâchant le mors que la bride rapproche.

De leur puissant poitrail; apaisés un moment,

Ils retiennent leur souffle et leur hennissement.

 
Elle ne dormait pas, la vieille bonne mère.

Dans le fond de son cœur pendant la nuit entière

Elle avait entendu galoper... tout d'abord

Doucement.. doucement.. puis plus fort.. puis plus fort!

Vers l'aurore elle dit, comme sortant d'un rêve

-Les voici! Je les sens qui viennent... Qu'on me lève!.

Donnez-moi mes habits de noces... parez-moi

De votre mieux... Dieu soit loué!... Vive le Roi!

Non, pas de voile blanc; mon grand-voile de veuve!

Sellez ma jument noire avec sa selle neuve...

A boire!... mon hanap d'argent et du vin vieux

Jusqu'au bord, c'est le fard qui convient aux aïeux

Et leur met sur la joue une rose éphémère.

Je veux que de bon cœur ils embrassent leur mère.

 
La bonne dame vit ses vingt-quatre garçons

Qui montaient bien en selle et droits sur leurs arçons,

Chevauchant quatre à quatre et les aînés en tète

Le soleil du bon Dieu s'était mis de la fête.

La mère s'avança, glorieuse; son œil

Resplendit d'un rayon de tendresse et d'orgueil

Et, n'y pouvant tenir; elle dit:

 
- Les beaux hommes!

 
Les fils ne disaient rien, mais pensaient sous leurs heaumes

- Notre mère vaut bien la Reine, en vérité!

Et saisis de respect, d'amour et de fierté.

Ils saluèrent tous et mirent pied à terre.

L'aîné, géant parmi les géants, prit sa mère

Dans ses bras et longtemps, silencieusement,

L'étreignit dans un fort et doux embrassement;

Puis chacun à leur tour, ils firent tous de même

Depuis le fils aîné jusqu'au vingt-quatrième.

Alors on vit pâlir la mère, elle sentait

Son cœur fondre et la vie, hélas! qui la quittait.

- Benjamin a, je crois; la mine encore plus fière

Que les autres, je veux l'embrasser la première,

Dit-elle, puis, faisant un effort surhumain,

Elle jeta ses bras au col de Benjamin.

- Ah! disait Benjamin, comme ma mère est forte

Encore! elle vivra cent ans.

 
Elle était morte.

 
Le fils, tout à son rêve et ne comprenant pas,

Souriait au cadavre endormi dans ses bras;

La morte semblait vivre et sa lèvre incolore

Au fils qui l'étreignait semblait sourire encore.

Quand Benjamin vit clair, il faillit un moment;

Il sentit dans son cœur un grand tressaillement,

Mais il resta debout, muet, et de sa mère

Dans un baiser suprême il ferma la paupière.

Tandis que les aînés, tombés à deux genoux,

Se signaient en disant: Mère, priez pour nous!

 
C'est ainsi que mourut la dame des Tourailles.

 
Tout le long de la côte, au jour des funérailles,

Descendit lentement le funèbre convoi,
Tel qu'on n'en fit jamais à la veuve d'un roi.

D'abord la croix d'argent, puis la bannière noire,

Les prêtres revêtus de leurs chapes de moire;

Puis les riches en pleurs et les pauvres en deuil,

Puis vingt-quatre géants entourant le cercueil.

Fils pieux, héritiers de l'âme maternelle,

Ils portaient vaillamment à la paix éternelle

Celle qui les avait enfantés aux combats

De la vie et, comme elle, ils ne se courbaient pas

Sous le faix; ils prenaient la châsse de la morte

Tour à tour quatre à quatre, humble et royale escorte;

Les autres la suivaient, des cierges à la main.

Ils pleuraient en silence, excepté Benjamin

Qui sanglotait. L'aîné mordait sa barbe grise

Et fronçait le sourcil.

 
Quand on fut à l'église,

Autour du catafalque, ils se rangèrent tous

En cercle et jusqu'au bout restèrent à genoux.

Leurs larmes ruisselaient et tombaient goutte à goutte

Sur le pavé, pendant la messe. Après l'absoute,

On les vit se lever tous ensemble à la fois.

Et faire en se levant un grand signe de croix.

Rentrés après l'office au logis, ils pleurèrent

Pendant une semaine et puisse séparèrent.

 
- Mes frères, dit l'aine, vous allez comme moi

De nouveau chevaucher au service du Roi.

Dispersés au hasard des camps et des batailles,

Qui sait si l'un de nous reverra les Tourailles?

Frères, l'oubli vient vite Au détour du chemin

Ou notre mère est morte aux bras de Benjamin.

Je voudrais que l'on fit bâtir une chapelle;

Certes l'événement vaut bien qu'on le rappelle.

 
Ils répondirent tous Nous le voulons aussi.

- Pour moi, dit Benjamin, je veux mourir ici.

 
Y mourut-il ? On peut en douter ou le croire.

Le temps a balayé la légende et l'histoire.

Mais la vieille chapelle est encore debout;

On y vient dans les jours de frairie et surtout

Dans les heures de deuil, d'angoisse et de souffrance.

Ici la Vierge a nom Dame de Recouvrance

Et le patron du lien s'appelle saint Martin,

On y prie en patois plus souvent qu'en latin.

Au temps où l'on croyait en mariant ses filles,

Que le bon Dieu bénit les nombreuses familles,

Les femmes s'y rendaient avec simplicité

Pour implorer le don de la fécondité.

Sans y chercher malice et sans peur des risées,

Les hommes y venaient avec leurs épousées

Et parfois, du passé méditant les leçons.

Ils songeaient à la dame aux vingt-quatre garçons.

Aujourd'hui ceux qui vont y faire leur prière

Ne savent rien, sinon que l'image de pierre

A de l'expérience et comprend les chagrins

Que viennent lui compter les pauvres pèlerins.

Ils s'inquiètent peu des histoires anciennes,

A leurs besoins présents appliquent leurs antiennes

Et, venus confiant, retournent consolés.

Les savants hantent peu ces rochers isolés.

D'ailleurs qu'apprendraient-ils? A peine quelque vieille,

Echo faible et rêveur du passé qui sommeille,

Dit-elle, entrevoyant parmi ses oraisons

Le spectre pale et doux des anciens horizons

Qui dore d'un reflet la rouille des murailles:

- C'est ici que mourut la dame des Tourailles
 
 Le Vavasseur, Gustave (1819-1896)
 
http://gallica.bnf.fr/


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Jeanne le verrier

Fille de Jean II Le Verrier et d'Héléne de Lougé, mariée le 11 novembre 1508 avec Guillaume Turgot (vers 1488-1542)

C'est a elle que la tradition attribue vingt-quatre garçons sans compter les filles.

Jeanne Le Verrier, était la soeur Guillaume Le Verrier, baron de Vassy
R. de Lavigerie dans Généalogie de la famille Turgot.
Il était procureur de la Haute Justice de la Carneille (de 1555 à 1579)
D'aprés le Dr. René Leroy dans Vicomté, Chatellenie et Haute Justice de La Carneille
Blason: d'argent à la hure de sanglier défendue d'argent                                
Paintet descendants de Jeanne Le Verrier

Guillaume Turgot

Né vers 1488 + 1452 Les Tourailles, 61489, Orne, Basse-Normandie-France
Fils de Pierre Turgot et d'Isabeau du BÛ de Saint-Aubain
Ecuyer
Seigneur des Tourailles
Seigneur de la Selle en Champavie

Guillaume Turgot